Sur le chemin de terre, Davin marchait d’un pas régulier.
Le village s’éloignait derrière lui, avec ses cris de marchands, ses odeurs de pain chaud, de sueur et de fumée grasse. Devant, la route s’étirait entre des champs maigres, des clôtures tordues et quelques arbres aux feuilles sombres qui frémissaient à peine sous le vent.
Les rares passants, guerriers, paysans ou marchands tirant des charrettes, détournaient le regard à son approche, incapables de cacher leur dégoût.
Davin ne leur en voulait pas.
Le sentiment était réciproque.
Engager la conversation avec des inconnus dans son état actuel, sans rien à offrir et avec l’odeur d’un cadavre humide, aurait été une pure perte de temps.
Je suis trop pauvre pour négocier, trop sale pour inspirer confiance, et trop faible pour menacer qui que ce soit. Situation sociale remarquable.
Il continua d’avancer.
À mesure qu’il approchait du nord, le paysage changeait. La terre devenait plus sombre, presque noire par endroits. Des veines de roche claire affleuraient le long du chemin, polies par l’eau et le passage des voyageurs. L’air se chargeait d’humidité, et une fraîcheur subtile montait du sol.
Puis il l’entendit.
Un grondement lointain.
Faible d’abord, comme une respiration derrière les arbres, puis plus net. De l’eau. Beaucoup d’eau. Des cascades, quelque part au fond de la forêt, déversant leur masse invisible dans un bassin ou une gorge.
Le bruit était constant, profond, presque apaisant, si l’on oubliait que cette forêt pouvait probablement l’avaler sans laisser de traces.
La Forêt des Cascades apparut enfin devant lui.
Davin ralentit malgré lui.
La forêt était belle.
Pas belle au sens rassurant du terme. Pas une beauté de carte postale ou de promenade du dimanche. C’était une beauté étrangère, humide, dense, presque trop vivante. Les troncs des arbres étaient noirs, larges comme des piliers, parcourus de stries argentées qui accrochaient la lumière des deux soleils. Leurs branches se tordaient haut au-dessus du sol, formant une voûte sombre à travers laquelle filtraient des rayons pâles et dorés.
Sous ses pieds, l’herbe n’était pas verte.
Elle était violette, sombre, épaisse, douce à l’œil mais coupante par endroits, comme de minuscules lames végétales. Des fleurs azur poussaient entre les racines, leurs pétales légèrement lumineux, pareils à des éclats de ciel tombés dans la boue. Des gouttelettes d’eau pendaient aux feuilles, immobiles et trop rondes, comme si la forêt refusait de les laisser tomber.
Davin resta silencieux une seconde.
Voilà donc à quoi ressemble la nature quand elle n’a jamais signé de contrat avec la Terre.
C’était magnifique, et probablement capable de le tuer de douze façons différentes avant le déjeuner.
Avant de pénétrer sous les arbres, il remarqua un groupe de jeunes guerriers qui sortait du bois.
Ils étaient quatre. Aucun ne devait avoir plus de seize ou dix-sept ans. Ils portaient des armures de cuir trop grandes ou mal ajustées, des bottes couvertes de boue, des lames courtes accrochées à la ceinture. L’un d’eux avait une joue fendue et tenait son bras contre son ventre. Une fille aux cheveux noirs riait trop fort, comme quelqu’un qui voulait faire croire qu’elle n’avait pas eu peur. Le dernier traînait une lance dont la pointe était tachée d’un sang sombre, avec la fatigue d’un corps qui avait déjà trop dépensé pour rentrer debout.
Ce n’étaient que des gamins, avec des armes trop réelles, du sang sur les vêtements, et cette façon de rire trop fort quand on refuse d’admettre qu’on a failli mourir.
Bien sûr. Ici, l’adolescence consiste apparemment à se faire griffer par des monstres pour quelques pièces. Très sain.
L’idée que des enfants puissent partir librement chasser des créatures dangereuses heurta encore ses réflexes terrestres. Puis Davin se rappela les mendiants, les gardes, la guilde, les armes à chaque coin de rue.
Les règles de la Terre n’avaient plus cours ici.
Elles étaient mortes avec lui sur le plancher de son salon.
Il avait vu les dessins de gobelins sur le panneau de la guilde. Ce genre de prédateurs n’existait pas dans ses anciens manuels de biologie.
Par pitié, que les gobelins ne lancent pas de boules de feu. Je refuse de mourir rôti par un enfant violet.
Il inspira lentement.
I.A., enregistre le trajet. Je veux pouvoir retrouver le chemin du retour même si je cours, saigne, ou fais une erreur monumentale. Probablement les trois.
[BIP. Message Système / Mode Cartographie activé.]
Davin s’enfonça sous les arbres.
La température chuta aussitôt.
Le bruit du village disparut derrière lui, avalé par le feuillage. À sa place, il n’y eut plus que le craquement discret des branches, le bruissement de l’herbe violette contre ses jambes, et le grondement lointain des cascades. Par moments, un filet d’eau invisible ruisselait quelque part dans les hauteurs, gouttant de branche en branche avant de disparaître dans la terre noire.
La forêt semblait respirer lentement autour de lui.
Davin avançait avec prudence, choisissant ses appuis. Les racines noires serpentaient sous l’herbe comme des membres endormis. Certaines pierres étaient couvertes d’une mousse bleu pâle qui luisait faiblement dans les zones d’ombre. De petits insectes argentés s’enfuyaient à son passage, si rapides qu’ils ressemblaient à des éclats de métal vivant.
Un biome extraterrestre.
Le mot aurait suffi à le fasciner dans une autre vie.
Mais Davin n’était pas là pour faire du tourisme. Il était là pour gagner de l’argent sans mourir, et l’ordre des priorités avait son importance.
Après plusieurs minutes, le grondement des cascades devint plus présent. L’air portait une odeur d’eau froide, de mousse humide et de bois noir. Puis un autre son s’y mêla.
Des cris.
Des chocs métalliques.
Un hurlement de douleur.
Davin s’arrêta net.
Il se baissa instinctivement et avança plus lentement, en contournant un tronc massif dont l’écorce humide collait presque à ses doigts. Il écarta quelques feuilles violettes et s’accroupit derrière un fourré.
À une trentaine de mètres, trois humains combattaient huit petites créatures de couleur lavande aux oreilles pointues.
Des gobelins.
Ils étaient plus maigres qu’il ne l’avait imaginé, mais pas faibles. Leurs membres nerveux se tendaient comme des ressorts. Leurs dos voûtés frémissaient à chaque mouvement. Des crocs jaunes dépassaient de leurs bouches trop larges, et leurs griffes noires semblaient faites pour ouvrir la peau plutôt que pour saisir.
Leur odeur arriva jusqu’à lui.
Viande crue, boue, poils mouillés.
Davin sentit son estomac se serrer.
Au centre de la mêlée, un jeune homme en armure de cuir brun se battait avec une rage presque stupide. Il avait des cheveux châtains collés au front par la sueur, un visage encore adolescent, et une épée courte qu’il maniait avec plus de colère que de technique.
« Bande d’enfoirés ! Je vais tous vous crever ! »
Il plaqua son pied sur le torse d’un gobelin tombé au sol et lui ouvrit la gorge d’un coup d’épée brutal.
Un flot sombre jaillit sur l’herbe violette.
À côté de lui, un colosse de près de deux mètres tenait une lame lourde à deux mains. Plus âgé, plus calme, les épaules larges sous une cuirasse de cuir renforcé. Une entaille lui barrait l’arcade, mais son regard restait fixé sur le champ de bataille.
« Calme-toi, abruti ! » gronda-t-il. « On peut les contenir tant que leur chef n’est pas là. Si tu perds la tête, on crève tous ! »
Le troisième combattant, plus mince, était en retrait. Un garçon pâle, une lance brisée à la main, la jambe gauche couverte de sang. Il essayait de garder les gobelins à distance, mais chacun de ses pas trahissait la douleur.
« Sylvia ! » hurla le jeune homme à l’épée. « J’arrive ! S’ils l’emmènent dans leur nid, c’est fini ! »
Davin suivit son regard.
Derrière la ligne de monstres, deux gobelins traînaient une jeune femme vers les profondeurs de la forêt. Elle se débattait, pleurait, frappait le sol de ses talons. Ses cheveux roux courts étaient collés à son visage par la sueur et le sang. Une cape de voyage brun fauve pendait de travers sur ses épaules.
Les autres gobelins ne se contentaient pas de hurler et de griffer au hasard. Ils retenaient les humains juste assez longtemps pour que les deux ravisseurs gagnent du terrain.
Le jeune homme en armure de cuir essayait de percer leurs rangs, mais deux gobelins lui barraient la route à chaque tentative. Le colosse l’empêchait de se faire encercler. Le blessé ne tiendrait pas longtemps.
Les deux ravisseurs s’éloignaient déjà.
Davin comprit la situation en quelques secondes.
S’il intervenait au front, il mourrait. S’il ne faisait rien, la fille disparaîtrait. S’il suivait les ravisseurs, en revanche, il aurait peut-être devant lui deux gobelins isolés, une otage, et un groupe de guerriers qui lui devrait une faveur s’il survivait assez longtemps pour réclamer quoi que ce soit.
De l’argent, des informations, peut-être un toit, et avec un peu de chance un contact utile à la guilde. À condition, bien sûr, de ne pas mourir avant d’avoir présenté la facture.
Ce n’est pas un sauvetage. C’est un investissement risqué avec une possibilité très concrète de décès immédiat. Magnifique.
Il se glissa hors du fourré et suivit les ravisseurs dans les profondeurs violettes de la forêt.
